Le monachisme provençal, pont entre Orient et Occident

Conférence du Père Abbé de Lérins
Octobre 2013
Notes prises par Ph.R

Les moines de Lérins ne peuvent oublier Saint-Isarn parti en Espagne racheter les moines captifs et les ramener à l’ile Saint Honorat. Il est donc heureux de nous retrouver ici à St-Victor pour parler du monachisme provençal, tout particulièrement dans ses premières heures et dans son rôle de pont entre l’Orient et l’occident.

Monachisme provençal, pont entre Orient et Occident

Le Christianisme est une religion qui vient d’Orient et a été importée par tout un processus de traduction et d’adaptation au IIIème et au IVème siècle dans le monde latin.

La Chrétienté latine est d’abord née en Afrique du Nord avant l’Italie et la Provence.
Auparavant, un peu partout dans l’empire romain, il y avait des chrétiens qui célébraient en langue grecque. Le premier lieu où on a célébré en latin se situe sur l’autre côté de la Méditerranée, en Afrique du Nord.

Notre histoire s’est construite dans un long processus d’importation, d’adaptation de traduction qu’on ne peut oublier.
La chrétienté latine est née de la chrétienté orientale et s’est développée selon son propre chemin. : On a oublié tout ce phénomène les deux morceaux de la chrétienté se sont éloignés. Et l’éloignement a abouti à des ruptures.

Le Monachisme chrétien vient lui aussi d’Orient et a été importé dans un processus d’adaptation et de traduction semblable.

Il y a plusieurs manières de faire cette adaptation et cela donne des richesses monastiques différentes. Voici quelques figures.

Première figure, la figure de Cassien.

D’où est-il originaire ?
Très vraisemblablement de la Roumanie actuelle où se croisent culture grecque et latine. Il écrit un bon latin. Il peut faire ce processus d’adaptation et de traduction. Ce qu’il va transmettre, ce ne sont pas des textes mais d’abord une expérience.

Moine à Bethléem, il parcourt avec permission de ses supérieurs (ensuite les latins seront assez opposés à ce genre de voyage) les principaux lieux monastiques de l’époque, pour se former. Il parcourt ainsi la Palestine et l’Egypte. Il séjourne dans des monastères ou auprès d’ermites. Son périple dure au minimum une dizaine d’années.

- En 403 à Constantinople, il est ordonné diacre par Saint Jean Chrysostome.
Très vraisemblablement, il a dû quitter l’Egypte au cours d’une grande crise théologique qui secoue le monachisme égyptien, fin du IVème début Vème siècle, pour trouver la paix à Constantinople. Le patriarche de Constantinople, Jean Chrysostome a des problèmes avec l’empereur et plus particulièrement avec la femme de l’empereur. Il va connaître l’exil.

- En 405 Cassien est à Rome, envoyé par la partie du Clergé resté fidèle à Saint Jean Chrysostome, pour plaider sa cause auprès du Pape. Ce qui montre qu’à cette époque les échanges existent bien concrètement entre les deux parties de l’empire

Il est attiré à Marseille par un évêque amateur de vie monastique. Il fonde un monastère de moines près du tombeau de Victor face à Marseille et un monastère de moniales en ville.
Il va mettre par écrit le fruit de son expérience et de ses rencontres. Il ne fait pas simplement un récit de voyage mais il va adapter ce qu’il a vu et ce qu’il a reçu comme leçon à l’infirmité gauloise. Les gaulois n’ont pas le tempérament égyptien, il leur faut une vie adoucie. La question climatique joue aussi. Des choses réalisables en Egypte sont beaucoup plus difficiles en Provence.

Cassien écrit 4 livres : les Institutions cénobitiques et trois volumes de conférences

- En 417-420 les Institutions cénobitiques
Il écrit à la demande d’un Evêque d’Apt, Castor qui veut établir un monastère où on vivra comme en Orient, un monastère de vie cénobitique c’est-à-dire de vie de communauté.
Ces institutions contiennent :
-  Une adaptation du monachisme à « l’infirmité gauloise »
-  Un traité spirituel, la lutte contre les vices, que Cassien reçoit d’Evagre le Pontique,
Cassien met par écrit, en l’adaptant au monde latin, la manière de vivre des moines d’Orient, d’Egypte, de Palestine quand ils vivent en commun.

- Entre 420 et 430 Trois volumes de conférences
Elles se présentent comme des comptes rendus d’entretiens que Cassien et son compagnon Germain auraient eu avec des moines vivant de manière plus solitaire dans les déserts d’Egypte, mais ayant autour d’eux un petit groupe de disciples qu’ils formaient.
Il écrit trois séries de conférences qui sont aussi une adaptation au monde latin.

La conférence XIII est un exemple de cette adaptation  : elle traite une question de moines provençaux latins et pas du tout de moines orientaux.
Comment collaborent l’homme et la grâce divine pour le salut ?
La question a été soulevée par Augustin de l’autre côté de la Méditerranée quelques années auparavant. (Augustin s’oppose au moine Pélage pour qui la grâce divine n’est pas indispensable au salut) Elle agite très fortement le monde provençal et plus spécifiquement encore les moines. Cassien par l’intermédiaire d’un Père égyptien prend position.
Le modèle de « pont » que fait Cassien est celui de la transmission d’une expérience.
Cassien se forme auprès de moines orientaux. Il est lui-même au départ plus oriental que latin. Il maîtrise mieux le grec. Mais cette expérience de formation spirituelle, il la transmet en l’adaptant pour le monachisme provençal et pour la théologie latine provençale en train de s’écrire.

Cassien et Lérins

Le 2° livre de ses conférences est dédié au fondateur de Lérins.
« Votre perfection vous fait luire en ce monde comme des luminaires.
Et beaucoup de frères qui s’instruisent de votre exemple ont peine à en en imiter les vertus. Cependant ô frères saints Honorat et Eucher …
 » Tome 2 p 98
Cassien s’adresse à des gens parfaits dont on peine à imiter les vertus : Honorat, fondateur de Lérins et Eucher.
Eucher arrive avec son épouse Galla, et ses fils Véran et Salonius vers 412-414. Ils vivent sur l’autre île de Lérins en attendant que Galla disparaisse. Ils deviennent moines puis ensuite tous les trois Evêques.
Honorat et Eucher, voici donc deux personnages remarquables.
« les hommes sublimes de qui nous reçûmes d’abord les principes de la vie anachorétique vous enflamment d’un très vif enthousiasme, … »
Donc ce sont des fondateurs très saints. Mais ils ont l’appel de l’Orient si l’on peut dire, ils sont intéressés par les hommes très saints qui vivent en Orient.
« L’un qui préside dans une maison commune à une multitude de vos frères, pour lesquels la vue quotidienne de votre sainte vie est déjà un exemple, souhaite voir former sa communauté à leurs leçons … »
Honorat a fondé un monastère où il vit déjà avec une multitude de moines qu’il forme mais il désire adjoindre à cette formation ce qui vient de l’Orient et c’est pourquoi Cassien leur écrit ses conférences.
« L’autre (c’est-à-dire Eucher) eut le dessein de pénétrer jusqu’au fond de l’Egypte, afin de s’édifier encore à les voir de ses yeux ; laissant notre province qui lui semble raidie dans sa torpeur sous le ciel froid des gaules, il voudrait s’envoler, très chaste tourterelle, vers ses terres fameuses que le soleil de justice regarde de si près, et où les vertus à profusion donnent leur fruit mûr … »
L’un a une communauté. L’autre aurait voulu aller en Egypte, il ne peut pas ; à la place d’un séjour en Egypte, Cassien lui propose des conférences qui sont presque l’équivalent d’un voyage.
« La charité dès lors me faisait violence, j’ai eu souci du désir de l’un et des fatigues de l’autre. Je ne me suis point dérobé au péril si redoutable d’écrire, souhaitant seulement que l’autorité du premier s’en trouve grandie auprès de ses fils et que soit évitée au second une navigation pleine de dangers. »
Pour aider Honorat et Eucher, Cassien écrit :
« Pourtant j’avais déjà écrit les Institutions et 10 conférences des pères du désert de Scété, pour l’Evêque Eladius et l’Evêque Léonce. Voici 7 autres de même style et j’en prépare encore 7 autres aux saints des iles Stechade (Hyères) qui combleront vos ardents désirs. »
On voit d’une part Cassien comme introducteur d’une expérience qu’il a reçue en Egypte et en Palestine auprès des moines provençaux.

On voit surgir ces deux personnages qui ont le désir d’Orient mais qui eux ne sont jamais allés en Orient, et qui pourtant eux aussi vont être des transmetteurs entre l’Orient et l’Occident, en ce qui concerne le monachisme.

Il n’y a pas que Cassien qui écrive. Eucher, auquel Cassien dédie le livre II des Conférences, a écrit notamment deux lettres-traités, des ouvrages de propagande pour la vie monastique :
- l’éloge du désert
- le mépris du monde : « Détachez-vous du monde pour entrer au désert ».

En 428, au moment où Honorat le fondateur part pour Arles comme évêque, il décrit après avoir fait l’éloge du désert, c’est-à-dire de la vie monastique en général, le monastère de Lérins en particulier.
« En vérité si je dois le respect à tous les déserts que tant d’hommes preux ont illuminés, en y faisant retraite, je voue cependant une tendresse et un honneur tout particulier à mon île de Lérins qui reçoit en son sein très pur les naufrages de la grande tempête du monde, qui introduit doucement sous ses ombrages les grands bruits du siècle. Elle se montre, à ceux qui la possèdent, tel le paradis qu’ils possèderont un jour. » Belle image !

« Elle était digne d’être fondée selon les disciplines célestes sous l’autorité d’Honorat, digne de trouver un tel père pour une institution si éminente. (Par institution penser institution au sens des institutions cénobitiques de Cassien qui décrivent comment on doit ordonner la vie des moines qui vivent en commun). Car son esprit comme son visage rayonnait de la force apostolique.
Elle possède aujourd’hui encore le vénérable Caprais dont la dignité égale celle des saints de jadis. Elle comprend ces saints vieillards qui avec leurs cellules séparées ont introduit dans nos Gaules l’usage des Pères égyptiens. »

Que dit Eucher en parlant de Lérins ? En 428, il dit aux moines provençaux : ce n’est plus la peine d’aller en Egypte ; si vous voulez trouver ce qu’il y a en Egypte, il y a aussi bien à Lérins :
-  Le refuge pour les grands brûlés,
-  Comme le paradis où on apprend les disciplines célestes.
-  On est revêtu de la force apostolique.

Il y a les 2 genres de vie que Cassien décrit selon son expérience :
la vie commune avec l’institution,
les cellules séparées avec la vie érémitique.
Eucher : "Tout ce qu’il y a en Egypte a déjà été transposé par nous et adapté pour les Gaulois. Il n’y a aucune raison d’aller en Egypte."

On peut se demander : puisque ce qu’Honorat et Eucher ont institué ne vient pas de leur expérience, si on lit la vie d’Honorat écrite par Hilaire d’Arles, un de ses parents formé par lui à la vie monastique à Lérins, qui a été son successeur sur le siège épiscopal d’Arles, d’où cela leur vient-il  ?

Hilaire nous apprend qu’Honorat, jeune patricien gallo-romain, se convertit dans l’adolescence dans une famille où on ne pratique par le baptême des enfants pour pouvoir se réserver pour des fonctions impériales, puisque l’Eglise refusait, jusqu’à la fin du IV° siècle à ses membres, le pouvoir de condamner à mort et que la noblesse aspirait aux hautes fonctions dans l’empire où on avait ce pouvoir.
D’une grande famille gallo-romaine donc, Hilaire se convertit dans l’adolescence, se fait baptiser et renonce à la carrière impériale. Il va pratiquer dans un premier temps l’ascétisme familial. Il se retire avec son frère dans un domaine de la famille où ils rivalisent de pénitences, c’est-à-dire de privation de nourriture, de sommeil, excès de prières et d’aumônes.
Puis à un moment, appel de l’Orient. Honorat veut partir en Egypte. Il s’embarque en bateau avec son frère : on ne dit pas où, mais probablement de Marseille (on ne prête qu’aux riches !). Il arrive en Grèce, où son frère meurt. Moment de crise dans la vie d’Honorat ; il ne poursuit pas le voyage, il revient et il s’installe sur l’île de Lérins où il est accueilli par Léonce, évêque de Fréjus, qui est le dédicataire du premier tome des conférences de Cassien, mais il y est accueilli avant que Cassien n’écrive.
Difficile à dater, mais les dernières études semblent situer l’arrivée d’Honorat entre ??? et 410, avant que Cassien n’arrive à Marseille et ne commence à rédiger son œuvre écrite.
Ce qu’institue donc Honorat, si cela correspond peut-être à Jean Cassien, ne vient pas de Jean Cassien, de cette expérience transcrite par écrit dans les Institutions et les Conférences. Cela vient tout simplement de traductions, qui existaient déjà dans le monde latin, des textes du monachisme oriental.

Le monachisme oriental arrive en Occident, non pas par Cassien mais par des traductions.

Les best-seller sont 2 traductions dès la fin du IV° siècle de la vie de Saint Antoine par Athanase. Tous les gens attirés par le monachisme dans le monde latin, lisent la vie de St-Antoine.
Ainsi Augustin, lors de sa conversion à Milan, et c’est ce qui lui donne l’idée de fonder un monastère de vie commune : il rencontre à la sortie de Milan un moine qui en lisant St-Antoine menait la vie solitaire en dehors de Milan.

On possède tout ce qui retraduit la vie commune orientale avec deux grandes sources,
St Basile pour la Cappadoce actuelle et St Pacôme pour la haute Egypte, dans des textes écrits et traduits très vite dans la 2° moitié du IV°. Dans les écrits des moines de Lérins qui sont très nombreux, il y a des traces certaines qu’ils ont lu ces textes.

En ce qui concerne la vie solitaire, la source est ce qu’on va appeler en latin Vie des Père, mais plutôt que des vies, ce sont des collections de petites sentences de sagesse des ermites, provoquées à l’occasion d’une rencontre : « je suis allé voir l’Abbé Untel, je lui ai posé telle question, l’Abbé a dit… »
Rédigées en grec, puisqu’en Egypte c’est d’abord rédigé en grec, une partie de ces sentences qui circulent vont être traduites en latin avant la fin du IV°.

Donc Honorat, Eucher et leurs compagnons pour transmettre le monachisme oriental à l’Occident ne vont pas partir d’une expérience, ils vont partir de textes traduits. Ces textes traduits vont leur fournir le vocabulaire, tous les éléments pour construire la vie commune à Lérins, vie commune que Cassien, qui arrive un peu après, jugera satisfaisante puisqu’il n’a que des louanges à prononcer, même si sur deux ou trois points il n’est pas d’accord avec ce que font les moines de Lérins, notamment sur la longueur des offices de nuit.

Un apport fondamental de l’Orient pour le monachisme : le travail

Je vous ai mis en relief qu’Honorat est un patricien gallo-romain et tout ce monde monastique latin, en train de se former fin IV°- début V °, est un monde éminemment aristocratique. Or le travail dans le monde latin, c’est l’affaire des esclaves.
On voit très bien…. le cénacle de l’Aventin, ces nobles dames romaines qui se livrent à l’ascétisme sur le Mont Aventin, sous la conduite de Jérôme gardant tout de même quelques esclaves pour préparer les repas, faire les lits, et balayer la cuisine. C’est impensable pour une aristocrate romaine de travailler ! Or, c’est cela que Cassien va louer dans l’adaptation que font les moines de Lérins, c’est le choix de dire : si l’on est moine cela veut dire qu’on travaille et, si paradoxal que cela puisse paraître, cela va être référé aux apôtres.
Lorsqu’on parle de la force apostolique et de la vie apostolique d’Honorat cela veut dire qu’il pratique le travail manuel comme les apôtres, notamment St-Paul comme cela est décrit dans le N.T.

Avec St Martin homme du Nord – à Ligugé et à Marmoutier - on ne travaille pas, il est interdit de travailler. Par condescendance pour leur faiblesse, on laisse les novices copier des manuscrits. Le travail semble être une gêne et un handicap pour la prière.
Or, le travail qui va prendre une place considérable en Occident, particulièrement sous l’influence des moines qui vont le valoriser au Moyen Age, c’est d’abord quelque chose qu’on a reçu de l’Orient par l’intermédiaire du monachisme, non plus comme un devoir très pénible auquel il faut se soumettre, mais comme quelque chose qui fait partie de la vie du chrétien.
Les moines provençaux, Cassien, Lérins, sont de grands introducteurs de cela dans le monde latin qui ne connaissait le travail que pour les esclaves. Une leçon qui peut servir encore pour aujourd’hui lorsqu’on adapte, on a aussi son génie propre.

Cassien reçoit une expérience à laquelle il a été formé.
Honorat et Eucher ont une part de créativité personnelle très réelle ; ils n’ont pas de modèle auprès duquel ils sont allés se former et ils reçoivent aussi beaucoup (même s’ils vont s’opposer à lui) de celui qui est le grand génie du monde méditerranéen latin, Augustin, en face, de l’autre côté de la Méditerranée. Ca doit nous inciter à faire des ponts.

Un autre lecteur d’Antoine : Augustin

Augustin, dont je vous ai dit qu’au moment de sa conversion à Milan il a lu la vie d’Antoine. Il va fonder autour de lui à Tagaste, puis à Hippone, des communautés « monastiques » qui semblent, (à Hippone, c’est sûr), des communautés de clercs, mais en insistant sur 2 choses, qui vont être le génie propre du monachisme occidental, et qui commencent par l’importance de la communauté. Pour Augustin, ce qui est premier dans la vocation « monastique » c’est la vocation à la vie commune comme les apôtres, vie commune qui implique dépossession, non pas collective mais personnelle : pour vraiment vivre en commun, il ne faut avoir rien en propre.

Vie commune et héritage de la vie apostolique

Lorsque Cassien lit la description de la première communauté chrétienne à Jérusalem, donc à 3 reprises au début des actes, pour lui cela situe une généalogie historique, le monachisme est un héritier historique de la première communauté chrétienne de Jérusalem.

Comme à un moment tous les chrétiens n’arrivaient plus à vivre comme la première communauté chrétienne, certains se sont spécialisés et ce sont les moines.
Pour Cassien c’est une généalogie historique.
Pour Augustin qui est un latin, il n’y a pas de généalogie historique. Lorsqu’il parle de la 1° communauté chrétienne de Jérusalem, il y a une imitation de la vie commune.
Augustin ne prétend pas du tout que ce qu’il fonde et que ce que les gens vivent en commun en Occident descend historiquement de la 1° communauté chrétienne de Jérusalem, mais il insiste sur le fait qu’ils en sont les héritiers parce qu’ils imitent la vie commune en ayant tout en commun et en n’ayant qu’un cœur et qu’une âme. C’est, dans cette adaptation du monachisme, la part du génie occidental qui fera que grosso modo dans l’histoire du monachisme occidental, tout ce qui est vie commune sera fortement valorisé, et c’est un cistercien qui vous le dit, car les cisterciens se sont organisés dans cette idée-là, alors que dans le monachisme oriental, en Orient, on aura toujours tendance à survaloriser la vie solitaire.

Saint Benoit

Etant cistercien, c’est-à-dire en suivant la règle de St-Benoît dans cette adaptation, un mot d’un homme de la fin du VI°, St-Benoît en Italie.
Cassien écrit, les moines de Lérins écrivent beaucoup de règles. Avec une quasi certitude des petites règles monastiques latines qui s’appellent les règles des Pères et ont été éditées récemment, sont reconnues comme étant les règles de Lérins pendant le 1°siècle de son histoire.
Les moines écrivent beaucoup,
des traités de propagande sur la vie monastique dans le cas Eucher,
d’innombrables homélies, des traités théologiques, dans le cas de Fauste de Riez, abbé de Lérins et évêque de Riez.
Il y a une production littéraire énorme du milieu monastique provençal. On a parlé de Cassien et de Lérins, mais il y en a beaucoup d’autres encore.

A la fin du VI° s., St-Benoît, romain d’une bonne famille (quand il part au désert, il part avec sa nourrice) va essayer de formuler dans ce qu’il présente comme une toute petite règle, une espèce de synthèse de ces traditions d’adaptation.
Voici ce qu’il écrit comme conclusion, dernier chapitre de la règle de St-Benoît –ch.73- :
« Cette règle que nous venons d’écrire, il suffira de l’observer dans les monastères pour faire preuve d’une certaine rectitude morale et d’un commencement de vie monastique ».
Il dit- on discute encore pour savoir si c’était lui, moi je ne pense pas que c’était lui.
Il a devant les yeux un gros volume qui s’appelle « la règle du maître » qui fait 3 ou 4 fois ce qu’il va écrire et il part de là pour faire sa synthèse, même s’il rajoute des choses, dont il dit : Moi, dans le monde latin, de cette tradition orientale, on a fait déjà d‘innombrables écrits, mais je vais vous faire un petit truc facile et commode pour commencer.
Il nous dit : Prenez ce petit truc facile et commode pour commencer. « Quant à celui qui aspire à la vie parfaite, il a les enseignements des Saints Pères dont la pratique amène l’homme jusqu’aux sommets de la perfection. »
Saints Pères veut dire tous ceux qui ont écrit avant lui, reconnus par l’Eglise.
« Est-il une page, est-il une parole d’autorité divine dans l’Ancien et le Nouveau Testament qui ne soit une règle toute droite pour la conduite de notre vie ? Vous avez l’Ecriture.
Ou encore : quel est le livre des Saints Pères catholiques qui ne nous enseigne le droit chemin pour parvenir à notre créateur ?
 »
Vous avez l’Ecriture et tout ceux qui ont écrit, ceux qu’on appelle aujourd’hui les Pères de l’Eglise, puis en se recentrant sur la tradition monastique et de même les conférences des Pères, leurs institutions et ça c’est l’œuvre de Cassien. Et leurs vies, ça c’est la vie des Pères dont je vous parlais et qui sont la tradition de cette mise par écrits de petites sentences de sagesse, ainsi que la règle de notre Père St-Basile.
Donc on parle de la vie commune en Cappadoce. « Sont-elles autre chose que des instruments de vertu pour moines vraiment bons et obéissants ? »
Donc il dit : Moi je vous ai fait une synthèse. Il n’a pas mis : Si vous suivez cette synthèse vous arriverez au sommet des vertus, mais : Si vous voulez aller plus loin, vous avez tout ceux à partir desquels j’ai élaboré la synthèse, c’est-à-dire non seulement les traductions, les vies des Pères et St-Basile, mais déjà ce qui a été des adaptations, c’est-à-dire l’œuvre de Cassien. Et donc St-Benoît au VI° d’une certaine manière fait une adaptation d’adaptations.

Je vous dis cela pour vous montrer la nécessité de dire que cette adaptation n’est pas figée dans le temps. Elle se continue dans l’histoire.
D’autant plus amusant que ce dernier chapitre de la règle suit une section de la règle dont il y a des signes manifestes qu’elle a été rédigée dans un deuxième temps par St-Benoît.
« Et nous voulons que cette règle soit lue fréquemment en communauté pour que personne ne l’oublie » (fin du ch 66) et ensuite en trouve une dizaine de chapitres.
Ces dix chapitres que Benoît a écrits dans un deuxième temps, où il nous fait un beau résumé de la tradition orientale sont dix chapitres où il s’inspire presqu’exclusivement de St-Augustin, contrairement à tout le reste. Il écrit cela à la fin pour dire : J’ai fait du nouveau latin mais vous avez derrière tout l’Orient.

Jusqu’à l’époque carolingienne le monde latin va vivre de ces multiples adaptations du monachisme oriental parce qu’on ne suit pas la règle de St-Benoît partout et aussi bizarre que cela puisse paraître, on suit plusieurs règles dans le même monastère.
Il est très fréquent que les monastères vivent sous deux règles ; l’association la plus fréquente étant la règle de St-Benoît et la règle de St-Colomban, moine irlandais qui s’inspire par un autre chemin de la tradition orientale.

L’époque carolingienne : unification, liturgie et nouvelle greffe orientale

A l’époque des carolingiens, il y a une tentative de réunifier le monde latin sous l’initiative éphémère de l’empire de Charlemagne et de ses descendants.
Tous ceux qui veulent unifier aiment bien que tout soit en ordre et donc ce sont les souverains carolingiens qui vont imposer la règle de St-Benoît au monachisme latin. Ils vont dire : il y a 2 sortes de religieux : les moines et ils vivent sous la règle de St-Benoît et les chanoines et ils suivent la règle de St-Augustin. Et tout ce qui dépasse, on le supprime.
Tentative de formation à côté de la capitale d’Aix-la-Chapelle d’un monastère modèle où Charlemagne voudrait que touts les monastères de son empire envoient des moines se former pour qu’on vive partout selon la même manière d’interpréter la règle de St-Benoît.
Ce qui est intéressant c’est qu’à la même époque, un auteur oriental écrit sous un pseudonyme, le pseudo Denis. Ses œuvres sont présentées sous le nom de Denis l’Aréopagite, le disciple de St-Paul à Athènes et c’est l’époque dans l’empire carolingien où on traduit en latin les textes du Pseudo Denis.
Or, le monachisme latin, en plus de la règle de St-Benoît dans ce qu’il a de mystique et de recherche de Dieu, dans l’importance qu’il va donner à la liturgie, va s’inspirer du Pseudo Denis.
Donc, il y a comme une deuxième greffe orientale qui se fait, fin IX début X°, qui est la lecture, le commentaire et l’assimilation des œuvres du Pseudo Denis avec l’importance de la mystique et de la contemplation de Dieu et l’importance de la liturgie parce que c’est dans la liturgie que Dieu se révèle le mieux. Là aussi, cela vient d’Orient. Mais cela va être, à partir du X°, un patrimoine commun de tous les moines occidentaux, dont ils vont oublier assez vite que cela vient d’Orient et dont les orientaux vont oublier assez vite que nous l’avons reçu.

Les Cisterciens

Toutes les réformes monastiques, toutes les reprises de vigueur de la vie monastique, à partir du Moyen Age, vont toujours se faire selon le même principe.
Puisqu’on est dans un monde marqué par la règle de St-Benoît, on revient à la règle de St-Benoît avec plus de ferveur. Mais on revient toujours à 2 choses :
- la vie commune et donc Augustin d’où réinjection de doses d’Augustin ;
- l’exemple des moines orientaux.
Toujours les 2 en même temps.
Les premiers cisterciens se revendiquent d’Augustin abondamment, mais quelqu’un, comme Guillaume de St-Thierry, va citer beaucoup en exemple les Pères égyptiens en disant que ce que les cisterciens veulent vivre, c’est ce qu’ont vécu les moines égyptiens. Le XII° est de nouveau une époque où on fait des traductions d’auteurs orientaux, comme Grégoire de Nysse, qui vont réinjecter une dose de mystique dans le monachisme. Si on passe à la réforme de Rancé (Armand Jean le Bouthillier de Rancé 1626 1700) qui va donner naissance aux cisterciens de la stricte observance, la lignée augustinienne et Rance personnellement dans ses œuvres est celui qui réinjecte un auteur oriental qui s’appelle St-Jean Climaque

Il faut imaginer l’histoire du monachisme latin jusqu’à aujourd’hui comme quelque chose qui vit en s’adaptant aux circonstances et aux temps, d’un héritage de traductions successives de ce phénomène oriental qui est le monachisme chrétien avec des réinjections successives au fur et à mesure que les textes sont retraduits ou réutilisés, de textes qui viennent d’Orient.

Deux exemples de la fin du XX° :

Une communauté en France, les fraternités monastiques de Jérusalem, naît d’une nécessité de la fin du XX°.

Le projet est celui d’un monachisme qui soit urbain, mais dans leur structuration ils ont trouvé dans le monachisme oriental ce qui était juste à la sortie des villes, le monachisme de St-Basile. Le monachisme que St-Basile prétend instituer est un monachisme communautaire qui tient des hôpitaux à la périphérie des villes.
Dans leur charte de vie et dans les textes fondateurs, on trouve la règle de St-Benoît mais très spécifiquement le monachisme basilien.

Une autre communauté qui naît en Italie, à Bose, dans le Piémont :

on s’inspire très clairement de la règle de St-Benoît, de la tradition franciscaine parce qu’on est en Italie, mais de la même manière parce que c’est un monastère de vie commune, on réinjecta, dans l’interprétation de tout cela, la règle de St-Basile.

Une moniale de Bose a écrit un commentaire de la règle de St-Benoît qu’elle lit intégralement, et parfois c’est un peu forcé, à partir des textes de St-Basile.
Ce phénomène de « ré-assimilation » de sources orientales se fait périodiquement en Occident.

Ce n’est pas à moi d’en parler, mais je voudrais en parler pour conclure.
C’est fructueux quand ça marche dans les deux sens.
J’aimerais que le Père Gabriel soit là pour en témoigner.
Lui, vit dans un monastère de tradition orientale en Occident, mais qui veut s’inspirer de la règle de St-Benoît et donc d’une adaptation latine de son propre monachisme et de manière beaucoup plus manifeste, mais non avouée.
Le monachisme du Mont Athos, le temple de l’orthodoxie était passé très massivement pour des raisons compliquées historiques à ce qu’on appelle l’Idiorythmie. Chaque moine vit selon son rythme propre. Ca peut être la meilleur des choses, avec le Père spirituel qui guide, mais ça voulait dire -et on a connu cela dans le monde latin en Occident quelque chose d’analogue, chaque moine avait son pécule propre - plus de mise en commun des biens mais chaque moine a ses propres ressources.
Les grands monastères du Mont Athos sont sortis de l’idiorythmie à partir des années 50 jusqu’à aujourd’hui. C’est très clairement par la connaissance du monachisme occidental. Ils se sont mis à avoir des contacts.
Déjà dans le même sens, au 19°s., les moines russes du désert d’Optino, traduisaient St-Augustin et St-Ambroise en Russe.
Eux aussi avaient perçu que pour que tout vive, il fallait que les adaptations et les influences passent dans les deux sens.

CONCLUSION
C’est ainsi que je voudrais terminer : si le monachisme est l’adaptation d’un phénomène oriental en Occident, à Lérins comme ici, nous voici dans des lieux sources. Cette adaptation demeure féconde à chaque époque de l’histoire en réutilisant les textes, en se resituant par rapport au monde où on vit et en continuant à s’échanger dans les deux sens entre Orient et Occident. On ne peut qu’espérer que cela se fasse de plus en plus.

Haut de page